Amazonie Brésilienne - bilan de 40 ans de politiques publiques... et défis pour les 40 ans à venir.


Marcel Bursztyn

3.Intégrer pour ne pas céder

Le slogan du régime militaire qui a gouverné le Brésil de 1964 à 1985, « intégrer pour ne pas céder » représente bien une époque où nationalisme se combinait avec patriotisme développementiste et rigidité doctrinaire de sûreté nationale. Dans le cas de la région amazonienne, le nationalisme se traduisait par des attitudes qui refusaient toutes les thèses pouvant impliquer une perte de souveraineté. Le rejet vigoureux du projet d'Herman Kahn, du Hudson Institute, qui proposait la construction d'un immense lac, ainsi que la transformation de la région en territoire international, témoigne bien du brio nationaliste en vigueur à cette époque. D'un autre côté, il faut également reconnaître qu'à la même époque le gouvernement brésilien a très bien accueilli le projet Jarí, du magnat américain Daniel Ludwig, qui a installé dans la région une usine flottante de production de cellulose. Ce projet mégalomane a d'ailleurs été un échec avéré. Dans le cas du patriotisme développementiste, nous ne citerons que les investissements massifs qui ont été effectués dans le domaine des infrastructures (routes, secteur énergétique et télécommunications) à une époque où la disponibilité de fonds internationaux prêtés sur le long terme (les pétrodollars) rendaient possible de tels recours à taux d'intérêts très bas. La volonté de développement s'est également exprimée par d'autres aspects des politiques publiques, comme le soutien apporté à différentes activités économiques par des avantages fiscaux et financiers grâce à des taux subventionnés. Au début des années 1970, le pays ressemblait à un immense chantier, y compris en Amazonie. L'offensive idéologique du régime militaire, à une période où le Brésil engrangeait des taux de croissance annuel du PIB1 records, mettait en valeur des slogans tels que « Grand Brésil » et « personne ne pourra retenir ce pays ». La facture de cette entrée élevée de capitaux empruntés ne viendrait que plus tard, lorsque les taux d'intérêts internationaux augmenteraient de façon accélérée, laissant derrière eux un solde de la dette extérieure lancé au galop.

Ainsi, la construction de la route transamazonienne qui relie le Nordeste au centre de l'Amazonie, et qui déchire d'est en ouest un territoire jusqu'alors inaccessible par la route, date de cette époque. Ce projet de route devait rendre viable un programme gouvernemental de grande envergure, le PIN - Programme d'Intégration Nationale, dont le premier but était de résoudre simultanément deux défis stratégiques nationaux : « l'excédent démographique » du Nordeste et le « vide » de l'Amazonie. Le réseau routier, allié à la politique de distribution de terres aux petits agriculteurs, par l'intermédiaire du programme Proterra, formait la base de la politique de colonisation adoptée pour l'Amazonie.

A l'exemple de la route transamazonienne et de ses ramifications qui servaient au peuplement de l'Amazonie orientale, la route Cuiabá-Porto Velho, accès à Rondônia, allait permettre l'ouverture du front occidental. Par cette œuvre, ce territoire allait être le protagoniste d'une des plus intenses et des plus marquantes expériences d'occupation réalisée au Brésil. En 15 ans, entre 1970 et 1985, Rondônia qui comptait moins de 150 mille habitants allait en recevoir plus d'un million en provenance de tout le Brésil. Cette occupation qui n'obéissait à aucune planification territoriale allait d'ailleurs entraîner un grave désastre environnemental : près d'un quart du territoire a subi une déforestation. Toujours en ce qui concerne ce patriotisme développementiste, l'extension du réseau énergétique est tout aussi marquante. De grandes usines hydroélectriques et des lignes de transmissions ont ainsi été construites en Amazonie. Les barrages de Balbina sur l'Amazone et de Tucuruí sur le Pará témoignent de l'ampleur et des graves implications environnementales de tels ouvrages.

Pour ce qui est des avantages fiscaux et à partir de la création de la SUDAM - Super-intendance pour le Développement de l'Amazonie en 1967, la région a bénéficié d'un mécanisme qui permettait d'investir dans le programme « Amazônia Legal » une partie des impôts sur le revenu des entreprises installées dans le pays. Cet artifice, des facilités liées à l'acquisition de terres, ainsi que la colonisation dirigée par le gouvernement ont fait que de gigantesques surfaces de terres ont fini par remodeler le paysage foncier de l'Amazonie. De plus, les avantages fiscaux s'appliquaient aussi aux installations industrielles - notamment à Manaus - généralement subventionnées par des entreprises de la région Sao Paulo-Rio, voire par des groupes transnationaux qui profitaient de franchises compensant les coûts de transport élevés de leurs marchandises vers de lointains marchés consommateurs. Après trois décennies d'implantation et même s'il dépend encore d'exonérations et d'avantages fiscaux, il n'est plus possible de douter que le parc industriel de Manaus s'est consolidé et qu'il joue un rôle important aussi bien dans le cadre de l'économie régionale qu'en ce qui concerne les exportations brésiliennes.

La doctrine de sécurité nationale influençait de nombreux secteurs des politiques publiques et des décisions politiques relatives aux stratégies géopolitiques. Ainsi par exemple, une bande de municipalités de sécurité nationale a été établie le long des frontières ; une occupation militaire a été renforcée dans des zones considérées comme vulnérables face à l'avancée d'une éphémère guérilla d'inspiration communiste ; un transfert massif de colons venant de régions où existaient de forte pression quant à la réforme agraire a permis d'occuper des zones rurales situées à la lointaine frontière amazonienne ; un bouclier de brouillage radio des ondes en provenance des pays communistes a été construit ; et, le projet RADAM-Brasil, permettant un relevé photométrique aérien rigoureux et détaillé, a été implanté.

Cette recherche d'intégration de l'Amazonie s'ajustait particulièrement bien à la stratégie qui voulait éviter tout conflit entre un contingent de plus en plus important d'agriculteurs sans terres. Ceux-ci provenaient d'Etats occupés depuis plus longtemps et de façon plus intense. Au lieu de promouvoir une nécessaire réforme agraire, toujours repoussée, le régime militaire a décidé de ne pas contrarier les intérêts des vieilles oligarchies rurales qui avaient toujours servi de base politique aux gouvernements conservateurs. L'occupation de terres publiques situées aux frontières jouaient ainsi un double rôle : maintenir la pax agrariae dans les zones de tension foncière et peupler des points stratégiques de l'Amazonie, première phase d'un futur défrichement.

L'établissement de colonies a obéi à un modèle planifié basé sur la définition d'une constellation de villes hiérarchiquement installées le long des axes routiers. Trois catégories de noyaux urbains ont ainsi été créés : les villages agraires (agrovilas) qui devaient rassembler un nombre réduit de familles d'agriculteurs, dans le cadre d'une petite infrastructure locale ; les villes agraires (agrópolis), un peu plus grandes, elles devaient servir de centres fournisseurs d'une logistique plus consistante ; et finalement, les villes rurales (rurópolis), plus peuplées et fournissant des services plus importants. Ces trois niveaux d'urbanisation allaient former dans l'espace un tissu semblable à une ruche, aux formes hexagonales. A chaque groupe de six villages agraires, chacun se trouvant à un angle de l'hexagone, correspondrait une ville agraire, située au centre de ce dernier. Enfin, de la même manière, mais à l'échelle supérieure, pour six villes agraires, il y aurait une ville rurale.

La conception de ce modèle de peuplement et d'occupation du territoire permet d'identifier la période. L'arrogance d'une planification centralisée et de développement sans aucun type de compromis avec les conditions effectives du milieu ( physique et humain) dans lequel se développe ces actions a mis en œuvre un plan condamné à l'échec. Cet héritage, 30 ans après l'expérience est quasiment nul. Au-delà d'une mention anecdotique de ces initiatives malheureuses, il ne reste surtout de tout cela qu'un peuplement désordonné de colons appauvris dans une région où se sont formés d'immenses latifundiums. Le réseau de ville qui s'est consolidé, soit le long des routes ( modèle récent), soit le long des berges des fleuves ( modèle traditionnel), ne ressemble plus guère au plan dessiné sur les planchettes des planificateurs.